Délirium très mince...
Dans le cadre de cette série gastronomico-mémorielle , je vous fais part de la contribution de Philippe V.
Adoncques, décrivez cinq aliments, plats ou autres, qui ont fait partie de votre enfance, et qui vous manquent, parfois, quand la nostalgie vous prend, nous déclara Maître P.H. en ce 9 octobre 2005, oubliant toutefois de préciser à quel moment il ramasserait les copies. Cela dit, n’allez pas croire que le mois et quelques de réflexion que je me suis ainsi octroyé aura le moins du monde bonifié la prose ci-dessous. Je suis juste lent. Et commençons par préciser que j’étais un de ces enfants dont on dit qu’ils « n’aiment rien », à savoir que je ne m’écartais guère du steak coquillettes, alors vous pensez bien que pour énumérer cinq petits plats mitonnés… Encore aurait-il fallu que j’y goûte… Mais bon, il y a bien les petites bretonnes de Mademoiselle Bidault. Mademoiselle Bidault, c’était notre voisine quand j’avais entre 0 et 3 ans, et les petites bretonnes, c’étaient des palets bretons au beurre, vous savez, les épais, tout ronds, qui s’émiettent un peu. Mademoiselle Bidault a maintenant dans les quatre-vingts ans, mais chaque fois qu’elle me voit, ce qui arrive encore bon an mal an tous les deux ou trois étés, elle ne manque jamais de me rappeler comment je prononçais alors, en frappant à sa porte les fins d’après-midi : « Zazazelle Dibo, t’en as des p’tites Pretonnes ? », en prenant mon élan pour bien insister sur le p de « pretonnes ». Je ne peux que la croire. Mais jusque-là, me direz-vous, pas de quoi exciter beaucoup de nostalgie, vu que les bretonnes en question se sont toujours trouvées en abondance dans le commerce. En effet, il m’arrive encore d’en avoir à la maison et j’en fis par ailleurs une consommation conséquente quoique raisonnable à l’adolescence. Ainsi, j’en mangeais parfois, des petites bretonnes, en lisant des bédés. Un jour même, j’en suis sûr, je devais avoir dans les quatorze – quinze ans, j’en mangeais en lisant l’album de Tanguy et Laverdure intitulé Lieutenant Double Bang, celui qui précède Baroud sur le désert et constitue avec ce dernier le cycle où les deux aviateurs aident le sous-lieutenant Azraf, jeune héritier d’un royaume pétrolier, à remettre un peu d’ordre sur son territoire tracassé par ses oncles putschistes alliés à un puissant conglomérat pétrolier sans scrupules et qu’on devine nord-américain. La routine. Or, si j’en suis sûr, qu’un jour j’ai mangé des petites bretonnes en lisant Lieutenant Double Bang, c’est que pendant longtemps par la suite je n’ai pas pu ouvrir cet album sans retrouver, à un moment précis de l’intrigue, la couleur jaune et la douceur beurrée un peu fade de ce biscuit du passé, la consistance de ses petits grains plutôt durs à l’air libre, comme ceux que je balayais de la main sur la page où ils étaient tombés en faisant de petits « plic », tandis que leurs collègues fondaient instantanément dès qu’ils se trouvaient en contact avec ma langue. Tout ça m’attendait là, au gré de mes passages page 21 de Lieutenant Double Bang, éditions Dargaud 1970, dépôt légal premier trimestre 1980. Ensuite, j’ai passé encore plus longtemps que précédemment sans ouvrir ce livre ni aucune des aventures de Tanguy et Laverdure. À vrai dire, ce n’est que pour les besoins de ce textaillon que j’y ai remis le nez ces jours-ci, confiant en le signal que mes sens ne manqueraient pas de me lancer le moment venu. Hélas, de signal, il n’y en eut point. La mémoire, oui, après avoir tourné et retourné les pages, a fini par m’indiquer avec certitude que c’était bien là, page 21, et même précisément à la deuxième vignette de la deuxième bande, celle où Laverdure rêve de danseuses du ventre, de puits de pétrole et de galons neufs, que ça se passait, car justement ça ne se passe plus, envolée la couleur, la consistance, l’odeur et la saveur du biscuit, et ça c’est un peu embêtant, car on m’avait pourtant affirmé que quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. C’est de qui ? De Marcel le superbe, bien sûr - Du côté de chez Swann, tout en bas de la page 57 de l’édition Livre de Poche 1954, réédition de 1966 - celui qui de bouts de gâteau faisait des tartines et nous permet de conclure dignement autour du thème culinaire proposé et sur lequel son ombre immense planait avec suffisamment d’insistance pour qu’on n’omît point d’y faire référence.